VENISE

 

 Où vit-on des danseurs au bout de feuilles mortes,

Tant de lions couchés devant le seuil des portes,

Tant d'aiguilles de bois, de dentelles de fer,

De dentelles de marbre et de chevaux en l'air ?

Où vit-on tant de fruits qu'on charge et qu'on décharge ?

Tant de Jésus marcher sur l'eau,

Tant de pigeons marchant de long en large

Avec habit à queue et les mains dans le dos ?

Où vit-on, d'un orteil, tenir sur une boule

Un homme armé d'un parchemin ?

Où vit-on labyrinthe encombré d'une foule 

Qui jamais ne perd son chemin?

Où vit-on flotter tant d'épluchures d'oranges,

Tant de ronds, de carrés, d'ovales, de losanges

Où vit-on des bustes charmants

Glisser, les bras tendus, sur le bord des terrasses ?

Où vit-on manger tant de glaces ?

Où vit-on des radeaux être de belles places ?

Où vit-on sur un pied dormir les monuments ?

Où vit-on un palais qui penche

Attendre quoi ? debout et le poing sur la hanche ?

Où vit-on sur lamer machiner un décor ?

Tant de filles en deuil et de dames blanches

Se mettre au carnaval une tête de mort ?

Où vit-on parcourir avec paniers et boîtes

Tant de porteurs légers qui n'ont que des mains droites ?

Où vit-on atteler des hippocampes d'or ?

 

Jean Cocteau

Préface à "Venise que j'aime" - 1951

DESSIN